La Nébuleuse du Crabe

… Un bouquin que je lis en ce moment. Extrait !

« Bien résolu cette fois à changer de vie radicalement, Crab prit la direction de l’église dont le clocher domine les toits. Il marchait vite, en dépit des violentes rafales, et c’était comme s’il remontait un torrent à la nage, comme s’il creusait une galerie souterraine de ses mains, comme s’il escaladait une montagne abrupte, comme s’il défonçait des murs à coups de tête, tant le vent faisait bloc contre lui. Mais cette lutte même confortait sa décision, Crab y puisait une nouvelle ardeur. Changer de vie, il était encore temps. Une bourrasque emporta son chapeau, et Crab ne fit rien pour le rattraper — quel symbole ! —, un homme neuf était en train de naître, qui n’aurait pas besoin de ces vaines protections. Il se dépouilla lui-même de son manteau, sans ralentir pour autant, les yeux fixés sur le clocher inébranlable, avançant toujours contre le vent furieux qui semblait vouloir le ramener de force à son point de départ, le repousser dans sa petite vie grise et mesquine d’avant la révélation. Mais non, cette époque était révolue, Crab avait ouvert les yeux. Il déboucha sur le parvis, et les cloches au même instant se mirent à sonner comme pour un baptême — quel symbole ! Crab accéléra le pas, détachant alors son regard de ce clocher haut et pointu comme pour empaler Dieu lui-même, il doubla l’église, traversa la rue, entra dans l’agence de voyage dont il avait repéré la veille les affiches ensoleillées, et s’offrit sans mégoter un billet d’avion pour les îles.

Car comment croire une seconde à la conversion d’un homme tel que Crab ? En refermant derrière lui la porte de l’agence, il leva les yeux vers la girouette plantée au sommet du clocher. Je rêve, dit-il, ou ce coq a pondu une église ? »

Excellent bouquin complètement barjo du génial Éric Chevillard, La Nébuleuse du Crabe, Éditions de Minuit, 2006.